Quand l'autre doit être tout à la fois
Il est 20 heures. Vous rentrez tous les deux épuisés. L'un a besoin de parler de sa journée difficile, de son envie de changer de métier, de sa mère qui ne va pas bien. L'autre voudrait juste un moment de calme, mais aussi se sentir admiré, désiré, et qu'on soit de bonne humeur pour le dîner chez les amis samedi. Chacun attend beaucoup de l'autre. Et chacun se sent un peu en échec.
Si ce sentiment vous dit quelque chose, ce n'est peut-être pas que votre couple va mal. C'est peut-être que vous lui demandez énormément. Plus qu'aucune génération avant vous.
Vous êtes peut-être un jeune couple qui a déménagé dans une nouvelle ville pour le travail de l'un, et l'autre n'y connaît encore personne. Ou bien vous êtes ensemble depuis vingt ans, les enfants sont partis, et vous vous retrouvez soudain tous les deux, avec tout ce que vous mettiez dans votre rôle de parents qui se reporte sur l'autre.
Ce n'est pas un reproche. C'est même plutôt beau : on attend de l'amour qu'il nous fasse grandir. Mais ça a un prix, et le connaître aide à comprendre pourquoi tant de couples qui s'aiment se sentent pourtant à bout de souffle.
Ce qu'on attendait du couple avant, et ce qu'on en attend aujourd'hui
En 2014, le psychologue américain Eli Finkel et ses collègues ont retracé l'histoire du mariage aux États-Unis. Ils décrivent trois grandes époques.
- Jusque vers 1850 : un couple pour s'en sortir. On se mariait d'abord pour produire, se nourrir, se protéger, transmettre une ferme ou un métier. L'amour était un bonus.
- De 1850 aux années 1960 : un couple pour s'aimer. Avec le travail à l'usine et au bureau, le foyer devient le lieu de l'affection. On attend du conjoint de la tendresse, de la compagnie, une vie de famille.
- Depuis les années 1960 : un couple pour s'épanouir. On veut en plus que l'autre nous aide à devenir nous-mêmes, à grandir, à réaliser nos rêves.
Les anciennes attentes n'ont pas disparu. Elles se sont empilées. Aujourd'hui, on veut un partenaire qui soit à la fois amoureux, ami, confident, soutien dans la carrière, partenaire sexuel épanouissant et coparent. Ce n'est pas plus de la même chose : c'est quelque chose de beaucoup plus difficile à atteindre.
Viser le sommet avec peu d'oxygène
Finkel compare le couple à une montagne. En bas, les besoins simples : être en sécurité, ne pas être seul. Au sommet, les besoins les plus exigeants : se sentir compris, grandir, se réaliser. Plus on monte, plus l'air se fait rare. Pour aider quelqu'un à s'épanouir, il faut bien le connaître, savoir ce qui compte pour lui, l'accompagner dans la durée. Il faut du temps et de l'énergie : c'est l'oxygène.
Or c'est justement ce qui manque. Les études sur l'emploi du temps des Américains, menées notamment par le sociologue Jeffrey Dew, montrent que les couples passent nettement moins de temps seuls tous les deux qu'il y a quelques décennies, surtout quand ils ont des enfants. Entre le travail, les trajets, les enfants, les écrans et la fatigue, il reste souvent les miettes.
D'où l'impression d'étouffer : on vise plus haut avec moins d'air. Et ce décalage entre ce qu'on attend et ce qu'on donne crée de la déception, même dans des couples qui, objectivement, ne vont pas mal.
Finkel parle de couple « tout ou rien » : ceux qui réussissent à réunir ces conditions peuvent vivre une relation plus riche que jamais, et les autres se sentent plus facilement déçus. C'est une façon de réfléchir, pas une loi : elle repose sur des données américaines, et d'autres chercheurs en ont discuté certains points.
Un seul confident pour tout, c'est lourd
Un autre changement concerne l'entourage. Beaucoup de gens ont moins de confidents qu'avant, et le partenaire prend une place de plus en plus grande : c'est vers lui qu'on se tourne pour tout. Les soucis de boulot, les angoisses, les joies, les disputes familiales, les grandes questions à minuit.
Une étude de 2015 (Elaine Cheung, Wendi Gardner et Jason Anderson) éclaire ce point. Les chercheurs ont demandé aux participants vers qui ils se tournaient selon l'émotion : pour se remonter le moral quand ils étaient tristes, pour se calmer quand ils étaient inquiets, pour partager une bonne nouvelle. Résultat : avec autant de proches, ceux qui répartissaient ces besoins entre plusieurs personnes étaient plus satisfaits de leur vie que ceux qui comptaient sur une ou deux personnes pour tout.
Ça ne veut pas dire que votre partenaire doit compter moins. Ça veut dire que votre couple respire mieux quand il n'est pas votre seule ressource. Une amie pour parler du travail, un frère pour rire, un groupe pour une passion, un collègue pour râler : chacun allège ce que l'autre doit porter. Pour les couples qui ont déménagé loin de leurs proches, ou qui vivent à distance, ce réseau demande parfois un effort particulier. Il en vaut la peine.
Trois façons de souffler à deux
Finkel et ses collègues proposent trois leviers. On peut les combiner.
1. Mieux utiliser le temps qu'on a. De tout petits gestes peuvent compter. Dans une étude de 2013, Finkel et son équipe ont suivi 120 couples mariés pendant deux ans. La deuxième année, la moitié d'entre eux a passé sept minutes, trois fois dans l'année, à repenser par écrit leur dernière dispute comme l'aurait vue une personne neutre et bienveillante. Chez eux, la qualité du couple a arrêté de baisser. Chez les autres, elle a continué à diminuer. Vingt et une minutes en un an.
2. Donner un peu plus. Le temps à deux n'est pas un luxe, c'est l'oxygène. Et le type de temps compte. Des chercheurs, dont Arthur Aron, ont montré que faire ensemble des choses nouvelles et un peu stimulantes (découvrir un lieu, essayer une activité, sortir de la routine) rapproche davantage que de refaire toujours les mêmes soirées agréables.
3. Demander un peu moins au couple. C'est le levier le moins évident. Il ne s'agit pas de renoncer à l'amour, mais de décider ensemble que certaines attentes peuvent être comblées ailleurs : par des amis, la famille, une activité à soi. Aucun couple n'est obligé d'être au sommet sur tous les plans en même temps.
Ce que vous pouvez faire cette semaine
- Faites chacun votre liste. Prenez dix minutes pour noter ce que vous attendez de votre couple en ce moment. Puis comparez. Beaucoup de tensions viennent d'attentes jamais dites, que l'autre ne pouvait pas deviner.
- Choisissez vos priorités du moment. Dans tout ça, qu'est-ce qui compte vraiment pour vous deux maintenant ? Un couple avec un nouveau-né n'a pas les mêmes priorités qu'un couple qui vient d'emménager ensemble. Ça peut changer, et c'est normal.
- Partagez ce qui peut l'être. Si l'un a besoin de parler longuement de son travail et que l'autre s'y épuise, un ami ou un collègue peut prendre une partie du relais. Ce n'est pas une trahison, c'est un soulagement.
- Protégez un petit moment fixe. Mieux vaut vingt minutes tous les mardis, vraiment tenues, qu'une grande soirée sans cesse repoussée.
- Dites-le avec des mots simples. « J'ai l'impression de te demander beaucoup en ce moment. Toi, de quoi tu aurais besoin ? » Cette phrase ouvre souvent une conversation qui fait du bien.
- Relâchez la pression. Un couple qui ne remplit pas tous les rôles n'est pas un couple raté. C'est souvent un couple qui a compris qu'il ne pouvait pas, à lui seul, remplacer tout un entourage.
Demander beaucoup à son couple n'est pas un défaut. C'est même ce qui permet aux plus belles relations d'aller loin. Le piège, c'est d'en attendre le sommet sans lui laisser de quoi respirer. Un peu de temps, un peu d'entourage, un peu d'indulgence : souvent, ça suffit pour que l'air revienne.
