Le soir, chacun sur son téléphone
23 h. Vous êtes couchés, chacun éclairé par son écran. L'un se demande depuis combien de temps vous n'avez pas fait l'amour, et n'ose pas poser la question. L'autre la sent venir, et fait semblant d'être absorbé par une vidéo. Pourtant, vous vous aimez. Vous riez ensemble, vous vous racontez vos journées. Mais l'envie, elle, semble s'être mise en veille.
Et la petite voix arrive : est-ce qu'on ne s'aime plus comme avant ? Est-ce que je ne lui plais plus ?
Commençons par le plus important : c'est extrêmement courant. La baisse du désir spontané dans un couple installé est l'une des choses les plus banales qui soient, chez les jeunes couples qui emménagent comme chez ceux qui sont ensemble depuis vingt ans. Ce n'est pas un verdict sur votre amour. C'est souvent le signe que la vie a pris beaucoup de place, et qu'il faut s'y prendre un peu autrement.
L'envie ne vient pas toujours en premier
Les films nous ont appris un scénario simple : on a envie, puis on passe à l'acte. Quand l'envie n'arrive plus comme ça, on en conclut que quelque chose s'est éteint.
La médecin canadienne Rosemary Basson a proposé, au début des années 2000, une autre façon de voir les choses. Chez beaucoup de personnes, et surtout dans les couples installés, l'envie ne précède pas le rapprochement, elle le suit. On n'a pas forcément envie au départ. Mais si on est bien ensemble, dans un moment tendre et détendu, l'envie peut venir en chemin.
C'est un peu comme aller marcher un soir de flemme : on n'en a aucune envie avant de sortir, et dix minutes plus tard, on est content d'y être. Attention, cela ne veut jamais dire se forcer ou céder. Cela veut dire se laisser la possibilité de se rapprocher, sans obligation d'aller plus loin, et voir ce qui se passe.
Ce qui coupe l'envie compte plus que ce qui la donne
Des chercheurs de l'Institut Kinsey, aux États-Unis, ont décrit le désir comme une voiture avec deux pédales : un accélérateur, sensible à tout ce qui donne envie, et un frein, sensible à tout ce qui la coupe. La chercheuse Emily Nagoski a rendu cette idée célèbre dans un livre grand public.
Quand le désir baisse, on pense souvent à appuyer sur l'accélérateur : une nuit à l'hôtel, de la lingerie, une soirée romantique. Mais dans la vie de tous les jours, le problème vient beaucoup plus souvent du frein. Et tant que le pied est sur le frein, appuyer plus fort sur l'accélérateur ne sert pas à grand-chose.
Les freins les plus fréquents :
- la fatigue, les nuits courtes, un bébé qui se réveille ;
- la tête pleine de choses à gérer, le sentiment de tout porter seul ;
- une tension pas réglée, une rancœur qui traîne depuis des semaines ;
- ne pas se sentir bien dans son corps ;
- la peur d'être interrompu, ou de ne pas être à la hauteur ;
- l'impression que chaque câlin est une demande déguisée.
La bonne question n'est donc pas seulement « qu'est-ce qui pourrait te donner envie ? », mais aussi « qu'est-ce qui te freine en ce moment, et qu'est-ce qu'on peut enlever ? ». C'est moins romantique. C'est souvent bien plus efficace. Parfois, prendre en charge le bain des enfants ou une partie de la charge mentale fait plus pour le désir qu'un week-end en amoureux.
Trop proches pour se désirer ?
La psychothérapeute Esther Perel a beaucoup écrit sur un paradoxe de la vie à deux. L'amour aime la proximité, la sécurité, les habitudes. Le désir, lui, a besoin d'un peu de distance, de surprise, d'une part d'inconnu.
Quand on partage tout, la salle de bain, le planning, les factures, les nuits blanches, on finit parfois par voir l'autre comme un coéquipier plus que comme quelqu'un de désirable. Ce n'est pas un défaut de votre couple. C'est un équilibre à trouver.
Quelques pistes simples :
- Gardez des espaces à vous. Des amis, une activité, des soirées chacun de son côté. On a plus de choses à se raconter, et on se retrouve avec plaisir.
- Regardez l'autre dans son élément. Quand il parle de sa passion, quand elle fait rire une tablée. On redécouvre la personne, pas seulement le partenaire de vie.
- Préservez un peu de mystère. Pas besoin de jouer un rôle. Simplement, tout n'a pas à être partagé, commenté ou planifié.
La routine use, la nouveauté réveille
Nous nous habituons à tout ce qui est stable, même à ce qui nous plaît. C'est vrai pour un plat préféré, et c'est vrai pour une vie de couple.
Le psychologue Arthur Aron et ses collègues ont mené une expérience parlante sur ce point. Ils ont demandé à des couples mariés de passer une heure et demie ensemble chaque semaine, pendant dix semaines. Les uns faisaient des activités simplement agréables, les autres des activités qu'ils trouvaient excitantes. À la fin, ce sont les seconds qui étaient le plus satisfaits de leur couple.
Le critère n'est pas que l'activité soit romantique, mais qu'elle soit inhabituelle. L'idéal : quelque chose qu'aucun des deux ne sait faire, où l'on se voit hésiter, rater, rire et apprendre. Un cours de danse, une randonnée de nuit, la cuisine d'un pays que vous ne connaissez pas, un sport que vous n'avez jamais essayé. Même un nouveau quartier à explorer à pied peut suffire.
En parler sans blesser
C'est souvent le plus dur. Celui qui a plus envie se sent rejeté. Celui qui a moins envie se sent coupable, ou sous pression. Et chacun évite le sujet pour ne pas faire de mal à l'autre.
Quelques repères pour cette conversation :
- Choisissez un moment hors de la chambre, pendant une balade ou un dîner calme. Jamais juste après un refus.
- Parlez de vous, pas des chiffres. « Tu me manques, j'aimerais qu'on retrouve des moments rien qu'à nous » ouvre la porte. « Ça fait trois semaines » la referme.
- Si c'est vous qui avez moins envie, rassurez sur l'essentiel : « Ce n'est pas toi. J'ai la tête tellement pleine en ce moment que je n'arrive pas à me poser. »
- Remettez de la tendresse sans attente. Des câlins, des massages, des baisers qui ne mènent pas forcément plus loin. Paradoxalement, c'est souvent ce qui relance le désir, parce qu'on arrête d'avoir peur que chaque geste soit une demande.
Retenez aussi que des envies différentes sont très fréquentes dans un couple. Aucun des deux n'est « le problème ». Vous cherchez un terrain commun, pas un coupable.
Quand en parler à un professionnel
Une baisse de désir mérite d'être prise au sérieux quand elle fait souffrir l'un de vous deux, quand elle dure, ou quand il est devenu impossible d'en parler sans dispute.
Un avis médical est utile en cas de changement brutal ou de douleur pendant les rapports. Certains médicaments, comme certains antidépresseurs ou contraceptifs, les changements hormonaux (après un accouchement, à la ménopause) ou une dépression ont des effets directs sur le désir. Si la baisse d'envie va avec une tristesse qui dure, une grande fatigue ou une perte d'intérêt pour tout, parlez-en à votre médecin. Ce sont des causes fréquentes, et elles se soignent.
Un sexologue ou un thérapeute de couple aide surtout quand la conversation elle-même est bloquée, ce qui est le cas le plus courant.
Enfin, un rapport ne se doit jamais. Céder par peur, par culpabilité ou sous la pression n'est pas consentir. Si c'est ce que vous vivez, vous pouvez en parler, gratuitement et anonymement, au 3919.
Cet article n'a pas valeur d'avis médical.
