Quand on n'arrive pas à tourner la page
Parfois, c'est une grosse blessure : une infidélité, un mensonge sur l'argent, un secret découvert par hasard. Parfois, c'est plus discret : une phrase humiliante devant des amis, une absence au mauvais moment, une promesse plusieurs fois oubliée. Dans tous les cas, quelque chose est resté coincé. Vous y repensez sous la douche, en voiture, au milieu d'une soirée qui se passait bien.
Autour de vous, on vous dit qu'il faut « passer à autre chose ». Ou au contraire qu'on ne pardonne pas « ça ». Le mot pardon est chargé de sens religieux, moraux, familiaux. Les psychologues qui l'étudient depuis les années 1990 en donnent une définition plus simple, et plus utile.
Pour Michael McCullough, Everett Worthington et leurs collègues, pardonner, c'est un changement dans ce qu'on a envie de faire envers l'autre : l'envie de se venger diminue, l'envie de le tenir à distance aussi, et on redevient capable d'être correct, voire bienveillant, avec lui. D'autres chercheurs (Frank Fincham et ses collègues) ajoutent un point important : pour pardonner, il faut d'abord reconnaître qu'on a été blessé. On ne pardonne pas ce qu'on refuse de voir.
Quatre choses que le pardon n'est pas
Beaucoup de blocages viennent d'une confusion.
Pardonner, ce n'est pas oublier. Le souvenir reste. Pardonner, c'est continuer à choisir de ne pas faire payer l'autre quand le souvenir revient, pas faire comme si rien ne s'était passé.
Pardonner, ce n'est pas excuser. Excuser, c'est dire « ce n'est pas grave ». Pardonner, c'est dire « c'était grave, et je choisis quand même de ne pas me venger ». Il faut qu'il y ait eu une faute pour qu'il y ait quelque chose à pardonner.
Pardonner, ce n'est pas se réconcilier. Comme le résume Everett Worthington, le pardon se passe à l'intérieur d'une personne. La réconciliation se passe entre deux personnes, et elle demande que la confiance soit reconstruite par des actes. On peut pardonner et partir. On peut aussi rester sans avoir encore pardonné, le temps que la confiance revienne.
Pardonner, ce n'est pas une obligation avec une date limite. Demander à quelqu'un de blessé de « tourner la page » vite ajoute une deuxième blessure à la première.
Décider de pardonner, puis le ressentir
Everett Worthington, l'un des chercheurs qui a le plus travaillé sur le pardon, propose une distinction qui soulage beaucoup de gens.
Il y a d'abord le pardon décidé. C'est une intention : « Je décide de ne pas me venger, et de me comporter autrement avec toi. » On peut le prendre en un instant.
Il y a ensuite le pardon ressenti. C'est quand les émotions elles-mêmes changent : la colère et la rancune laissent peu à peu la place à quelque chose de plus calme. Celui-là prend du temps, parfois beaucoup. Et c'est lui qui fait le plus de bien.
Cette distinction libère d'un faux dilemme. Vous pouvez avoir sincèrement décidé de pardonner, et sentir la colère remonter trois semaines plus tard, en tombant sur une photo ou à l'approche d'une date. Ça ne veut pas dire que votre pardon était faux. Ça veut dire que la décision est prise, et que les émotions suivent leur propre rythme.
Quand la colère revient, il peut être utile de le dire plutôt que de le cacher : « Ça m'est revenu aujourd'hui en voyant ce message. Je ne rouvre pas tout, j'ai juste besoin que tu le saches. » Quelqu'un qui veut vraiment réparer peut entendre cette phrase, et elle évite que la rancune s'accumule en silence.
Le pardon, ça se travaille
Bonne nouvelle : on sait un peu ce qui aide. Dans les travaux de McCullough et Worthington, des excuses sincères aidaient à pardonner, parce qu'elles rendaient possible un peu de compréhension pour celui qui avait blessé. À l'inverse, repasser la scène en boucle, encore et encore, rend le pardon plus difficile.
Des chercheurs ont aussi testé des méthodes précises. En 2014, une équipe (Nathaniel Wade et ses collègues) a fait le bilan d'une cinquantaine d'études : les programmes d'aide au pardon marchaient nettement mieux que de ne rien faire, et ils allégeaient aussi la tristesse et l'anxiété. Plus le travail était long, plus il aidait.
En 2024, une grande étude menée dans cinq pays auprès de près de 4 600 personnes (Tyler VanderWeele, Everett Worthington et leurs collègues) a testé un simple cahier d'exercices de quelques heures, à faire seul. Deux semaines plus tard, ceux qui l'avaient utilisé ressentaient moins de rancune, et un peu moins de tristesse et d'anxiété. Les blessures n'étaient pas toutes liées au couple, et le suivi était court : cela montre que le pardon se travaille, pas qu'on se remet d'une trahison en deux semaines.
Ce cahier s'appuie sur des étapes simples : se rappeler la blessure honnêtement, sans la minimiser ; essayer de comprendre ce qui a pu pousser l'autre, sans l'excuser ; offrir le pardon comme un cadeau, pas comme un dû ; s'y engager ; et s'y tenir quand le doute revient.
Quand pardonner peut vous faire du mal
Les discours sur le pardon oublient souvent ce point, et il est essentiel. Le psychologue James McNulty a suivi des jeunes mariés pendant plusieurs années. Avec un partenaire qui se montrait rarement blessant, être indulgent aidait le couple. Mais avec un partenaire souvent méprisant, pardonner tout, tout le temps, allait avec un couple qui se dégradait. Et chez les personnes qui pardonnaient le plus, l'agressivité de l'autre ne diminuait pas.
D'autres études (Laura Luchies, Eli Finkel et leurs collègues) aident à comprendre pourquoi. Quand celui qui avait blessé avait vraiment réparé (reconnu, changé, montré qu'on serait respecté désormais), pardonner renforçait l'estime de soi. Quand il n'avait rien réparé, pardonner l'abîmait. Les chercheurs parlent d'« effet paillasson » : on finit par se sentir quelqu'un sur qui l'on peut marcher.
Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas pardonner. Ça veut dire que le pardon ne règle pas un comportement qui continue. Si vous vivez des humiliations répétées, des menaces ou des violences, pardonner ne vous oblige jamais à rester. En France, le 3919 est gratuit, anonyme et joignable jour et nuit. En cas de danger immédiat, appelez le 17, ou envoyez un SMS au 114 si vous ne pouvez pas parler.
Après une trahison : se reconstruire, si vous le choisissez
Quand un couple décide de continuer après une infidélité, les thérapeutes Kristina Coop Gordon, Donald Baucom et Douglas Snyder décrivent un chemin en trois temps : encaisser le choc, comprendre ce qui s'est passé et pourquoi, puis avancer, ensemble ou séparément. Leurs premiers résultats sont encourageants, même s'ils portent sur peu de couples.
Quelques repères ressortent de leur travail et de celui d'autres thérapeutes :
- La réparation commence par celui qui a blessé. Reconnaître sans minimiser (« oui, je t'ai menti, et c'est grave »), répondre aux questions avec patience, accepter d'être transparent le temps qu'il faudra.
- Le pardon ne se réclame pas. « Tu devrais avoir tourné la page » ne fait que rouvrir la plaie. On peut espérer le pardon, pas l'exiger.
- Comprendre, ce n'est pas justifier. Chercher ce qui avait fragilisé le couple aide à reconstruire, sans faire porter la trahison à celui ou celle qui l'a subie.
- Se faire aider. Une thérapie de couple offre un lieu où la colère peut s'exprimer sans tout détruire. Un soutien pour soi seul est aussi précieux, quelle que soit votre décision.
Avec le temps, pardonner peut devenir ce que décrivent les chercheurs : pas effacer, mais cesser de vouloir faire payer. Et ensuite, décider librement de la place que l'autre gardera dans votre vie. Ce chemin n'a pas de calendrier, et il n'en a pas besoin.
